29 octobre 2007

"Refaire la Gauche" par Paul Alliès

Paul_Alli_sRM34Extra__La défaite électorale du printemps dernier ne ressemble sans doute pas à celle du 21 avril 2002. En dépit du fait qu’elle est la troisième consécutive à une élection présidentielle, elle contient quelques promesses de première importance mais je ne vais pas les analyser ici. Car cette défaite est celle du Parti socialiste tout entier et sanctionne lourdement la ligne qu’il a suivi depuis presque une décennie. Elle excède donc largement le calendrier électoral. Elle est le signe d’un épuisement politique général organisationnel, programmatique, politique et moral accumulé durant les 26 ans qui nous séparent de 1981. Elle s’inscrit dans la fin d’un cycle qui n’est pas que français. Il affecte toute la social-démocratie européenne. C’est cela qu’il nous faut comprendre pour mieux situer les enjeux et les conditions du combat pour la rénovation que nous avons engagé depuis bientôt cinq ans. Voyons donc d’abord ce qu’il en est de la crise du socialisme avant de réfléchir à nos responsabilités dans sa refondation.

La fin d’un cycle long du socialisme

Le socialisme n’est pas un bloc. C’est une histoire composite, une combinaison de cultures diverses, un système d’organisation variable d’un pays à l’autre. Mais il est apparu et s’est imposé comme la seule force capable de représenter et défendre démocratiquement les classes populaires. C’est cette vocation originaire, représenter les intérêts matériels et symboliques des couches défavorisées qui est aujourd’hui en cause. Ce n’est pas qu’une question sociologique (comment reconquérir l’électorat ouvrier et employé ?) ; ni qu’une question politique (comment rester le plus à gauche possible quand on est au gouvernement ?). C’est une question identitaire : que faire de l’idéal socialiste et de sa construction historique dont nous héritons ? Comment penser à la fois la fin d’un cycle long du socialisme et l’insertion du socialisme français dans les transformations de la social-démocratie en Europe et au-delà ?

Le socialisme est né il y a 150 ans du mouvement démocratique porté par la Révolution française et du mouvement ouvrier né de la révolution industrielle. Dans sa première période, utopique et révolutionnaire, il a œuvré pour l’abolition de la propriété privée des moyens de production et d’échange, au besoin par la violence de masse. Jaurès lui-même au congrès de Toulouse en 1908 fera la synthèse entre révolution et réforme.

C’était à la veille d’une profonde fracture ouverte par la révolution russe. A partir d’elle le spectre du communisme va hanter le socialisme dont le projet va se définir négativement ou par défaut. Les socialistes de l’Europe du Nord et d’abord les scandinaves assumeront, dès les années Trente, un réformisme qui était à la fois une méthode politique et un contenu : agir par le droit, la fiscalité, les entreprises nationales, les services publics et les accords contractuels pour intervenir au sein de la production et pas seulement dans la redistribution. L’Etat en sera profondément transformé : régulateur, développeur, assurantiel, stratège, il devient un acteur central de l’économie de marché garantissant le plein-emploi et la justice sociale. Pendant un demi-siècle, ce modèle s’est répandu dans toute l’Europe occidentale ; après la deuxième guerre mondiale il est apparu comme une alternative au système bureaucratique communiste. L’effondrement de ce dernier combiné aux transformations du capitalisme a ruiné l’essentiel de ce compromis social-démocrate : la globalisation et la financiarisation de l’économie ont diminué le pouvoir des Etats-nations ; l’expansion des sociétés d’abondance et de consommation a mis en crise les capacités budgétaires de l’Etat-providence ; la segmentation du salariat et les progrès de l’individualisme ont diminué les capacités d’action des travailleurs et la portée des négociations collectives. La disparition de la menace communiste, pas seulement militaire mais aussi idéologique et politique a rendu secondaire aux yeux des classes dirigeantes, l’obligation de sacrifier du profit au compromis social (le reaganisme et le thatchérisme en sont la parfaite illustration à partir des années 1980). Mais les socialistes aussi ont perdu, avec la fin de la bureaucratie soviétique un adversaire essentiel pour leur identité. Et c’est bien là qu’est la fin de ce cycle si long du socialisme. Les effets sur les partis socialistes sont considérables :

  Erosion du soutien ouvrier et populaire compensé par la conquête des nouvelles classes moyennes salariées en particulier du secteur public dont la discipline électorale et la loyauté politique sont flottantes.
  Effacement du rôle de l’Etat dans la production du bien-être social relayé par une gestion gouvernementale à court terme de ses ressources de plus en plus rares au niveau national.
  Valorisation de l’économie et de la société de marché par des politiques de privatisation systématique occultée par l’action publique contre la pauvreté et la précarité.
  Abandon de la primauté de la politique tant dans la mobilisation des forces sociales pour contrôler les forces économiques que dans la démocratisation des institutions représentatives de la société. L’impuissance est devenue patente en ce qui concerne les structures politiques de l’Union européenne.

Aucune des formations socialistes des Etats-membres de celle-ci n’a pu ou su échapper à ce qui apparaît comme une révision historique des fondements de la tradition social-démocrate. Elles ont toutes perdu leurs repères, même ceux enracinés dans la culture politique de leur pays, sans en trouver de nouveaux. La « troisième voie » mise en orbite par Tony Blair est un exemple d’imprécision et de pragmatisme « fondée sur l’évidence de tout ce qui fonctionne » comme l’écrivent ses auteurs. Elle ne définit pas la valeur et le rôle de la sphère publique, mais repose sur l’hypothèse que le secteur privé est plus pertinent et « capable » que le secteur public et ses fonctionnaires pour attirer les flux de capitaux et dégager des ressources. Le bilan social et politique du blairisme reste à faire et il sera peut-être moins négatif qu’on l’imagine, succédant aux terribles années Thatcher. Il reste que ce qui a fait son succès dans l’opinion c’est que la « troisième voie » est apparue comme autre chose qu’un simple opportunisme, une redéfinition philosophique du travaillisme, un changement doctrinal et politique authentique du parti. Les travaillistes britanniques ont au moins osé procéder à un renouvellement intellectuel qui contraste avec l’anti-intellectualisme rampant des socialistes français. Comme le remarque justement Denis Macshane (Libération, 10-11 mars 2007) Tony Blair est un des rares leaders de gauche en Europe qui a évité le double langage, cynique en privé et socialiste en public. Que cela l’ait conduit à tenir un discours néo-libéral explicite est un fait. Mais cette posture rénovatrice s’est avérée électoralement payante : il est le seul en Europe à avoir gagné trois élections successives. Pour autant on se souvient que cette ligne s’est avérée sur le fond inexportable ; Shroeder et le SPD en savent quelque chose.

La figure du « socialisme libéral » ou de la « deuxième gauche » s’est partout épuisée. Même les partis qui ont voulu s’en inspirer ont connu l’échec électoral. Si bien que la thèse selon laquelle les partis sociaux-démocrates de masse se transformeraient par ce biais en partis électoraux professionnels attrape-tout n’est pas confirmée. En Scandinavie, les socialistes vont, depuis 2001, de revers en revers. En Allemagne, aux Pays-Bas et en Autriche ils ne se maintiennent au pouvoir qu’au prix de coalitions avec les conservateurs. Finalement il n’y a qu’en Europe du Sud (Espagne, Italie, Portugal) que la gauche gouverne ; peut-être parce que les partis socialistes ont su occuper là l’espace laissé vacant par la fin de l’emprise communiste sur le prolétariat de ces pays. En Italie, la transformation du PCI en Démocrates de gauche est allée avec un bilan critique du stalinisme assorti d’un aggiornamento doctrinal (sur la réforme de l’administration comme sur la réforme du système politique avec la création prochaine d’un Parti démocrate). Il n’y a qu’en France que les socialistes sont restés inertes face à la crise du communisme sauf sous la forme électorale de l’Union de la gauche mais qui faisait une grande part au programme communiste. Au contraire, en Grèce (au prix d’un certain populisme), au Portugal (quand le PSP soutenait les grèves ouvrières que le PCP condamnait) et en Espagne (où le PSOE a su construire des rapports solides avec les forces syndicales) s’est échafaudé un socialisme indépendant qui indique peut-être un avenir global pour la gauche européenne. Le fait que la démocratisation de ces Etats du Sud dans les années 1970 ait été largement assumée par ces partis socialistes leur a permis d’en retirer des bénéfices électoraux importants. C’est grâce à eux que les performances électorales de l’ensemble de la social-démocratie en Europe occidentale se sont maintenues entre 31 et 33% du corps électoral en moyenne. Mais que ces partis ne recouvrent pas le modèle organisationnel et politique classique de la social-démocratie du Nord est un dernier facteur qui souligne l’obsolescence de la tradition et la nécessité de sa refondation.

Les termes d’une refondation

La fin du cycle que l’on vient de décrire ne signifie pas que les traditions qui l’ont forgé soient à bannir bien au contraire. C’est toute une histoire qui est à refaire : tout le projet d’émancipation sociale et de communauté politique est à refonder. Il y faut une méthode ; elle est dans ce paradoxe historique : le socialisme, né de la question sociale au XIX° siècle est rattrapée par elle au début du XXI° siècle. Voilà pourquoi il faut partir des changements qui ont affecté la nature même du capitalisme tout en tenant compte des spécificités du socialisme français.

Retenons l’essentiel : le nouveau capitalisme n’est plus industriel ; il est technologique et financier. Il brise ainsi les anciens rapports entre le travail et le capital et ce de plusieurs manières : en rémunérant toujours plus le capital difficile à taxer car bien plus mobile que le travail ; en désarticulant les stratégies financières multinationales et la fragmentation localisée de la production réelle ; en dissociant les intérêts des firmes de ceux des Etats et des organisations collectives de salariés. D’évidence, la social-démocratie ne peut plus s’en tenir à des politiques de protection sociale corrélées à des situations stables ou à des statuts professionnels particuliers. Elle doit garantir des parcours, aider à prévenir les risques sociaux dans des conditions équitables, prendre en compte la responsabilité des individus dans une société du risque. Elle doit garder le cap sur l’émancipation et donc partir des transformations sociales de l’économie plus segmentée, plus individualisée. De nouvelles formes d’aliénation et de souffrance sont apparues avec de nouvelles possibilités de développement personnel. Les réformes ne dépendent pas seulement d’un changement des règles par la loi mais d’une extension du capital social des individus et tout spécialement des plus démunis. Il y aurait danger à considérer que tout progrès de l’individualisme est un point marqué par le capital et que l’extension des libertés ne vaut que pour les capitalistes. Le socialisme c’est, dés ses origines, l’émancipation de l’individu du plus grand nombre possible de ses aliénations. Comme le disait le grand antifasciste et socialiste italien Carlo Rosselli « le socialisme c’est quand la liberté arrive dans la vie des gens les plus pauvres ». La capacité d’éducation, l’indemnisation du chômage, la réinsertion, tout ce qui est lié aux problèmes spécifiques des individus est devenu central. Dans des sociétés où grandit l’individualisation des préférences, il faut repenser la demande collective de justice, l’égalité d’accès aux services collectifs, la définition de nouveaux biens publics et les règles de leur propriété (la brevetabilité du vivant), la promotion de nouveaux services publics (de la formation, du logement, de la ville...). Il faut réfléchir aux conséquences de « la complication changeante et de la transformation perpétuelle de la propriété » comme Blum déjà le demandait en 1901. Il faut imaginer des modes de contrôle de la politique par les citoyens, revoir les institutions qui produisent un système oligarchique, créer des procédures démocratiques qui soient autant de contraintes efficaces sur l’économie. Ce programme ne sera jamais l’affaire d’experts ou de professionnels de la politique. Il passe par les partis socialistes tels qu’ils sont et donc par leur transformation. C’est ici que notre histoire, courte certes mais dense, prend beaucoup de sens tant il est vrai que nous avons commencé, il y a cinq ans la rénovation du socialisme français. 

Les spécificités du parti socialiste français sont assez connues pour ne pas trop s’y attarder. Rappelons simplement ses faiblesses dans le cadre de la crise de la social-démocratie européenne que l’on vient d’évoquer. C’est depuis longtemps le parti le moins nombreux, le moins ouvrier et populaire d’Europe. Ce sont les couches moyennes salariées plutôt privilégiées, bien éduquées et bien protégées qui y dominent amplement. Le fait que la distorsion s’accroisse entre adhérents et électeurs (comme l’a bien montré en 2005 la contradiction entre les résultats de la consultation interne et ceux du référendum sur le traité européen) aggrave les conséquences de cette sociologie qu’aucune initiative de la direction du Parti n’est venue combattre. Le taux du soutien électoral des 7 millions d’ouvriers et des 7 millions d’employés n’a cessé de décroître de 1993 à 2002 pour atteindre cette dernière année 13% seulement. Les résultats de 2007 marquent une nette remontée. Mais toute reconquête n’est-elle pas condamnée à rester fragile vu l’impossibilité organique du PS à se construire comme puissance significative dans l’univers syndical ? Ségolène Royal a eu raison de poser franchement la question. L’extrême fragmentation des centrales syndicales est un facteur de l’extrême faiblesse de la syndicalisation en France. Mais force est de constater que la présence prolongée au pouvoir des socialistes après 1981 n’a pas permis l’évolution vers un nouveau mode de régulation des relations industrielles et sociales qui font la force de la social-démocratie encore aujourd’hui en Europe. Quant aux Groupes socialistes d’entreprises, ils ont quasiment disparu. La sympathie confirmée parmi les nouvelles couches moyennes ne se traduit pas pour autant par un enracinement électoral. D’abord parce que les comportements électoraux de ces couches sont ici comme ailleurs profondément versatiles (le vote pro-Bayrou en témoigne) ; ensuite parce que l’insertion du PS dans le réseau associatif reste lâche et inorganisée ; enfin parce que la présidentialisation et la professionnalisation du PS atteint des niveaux inégalés ailleurs. Deux raisons structurelles expliquent cette dernière spécificité : le cumul des mandats dont la pratique est le mode privilégié d’une carrière politique socialiste ; l’assimilation complète du présidentialisme de la V° République qui est devenu l’horizon exclusif de la plupart des courants et leaders du parti. Tout cela fait que ce qui aurait pu apparaître vis-à-vis de la social-démocratie européenne comme un atout dans la modernisation de celle-ci (la percée parmi les nouvelles couches salariées du nouveau capitalisme) est resté un handicap : les autres formations apparaissent toujours comme bien plus solides électoralement et organisationnellement que le PS. C’est la porosité entre adhérents et sympathisants qui est le cas général et à laquelle il faut adapter le fonctionnement du parti. Devenir un parti de masse, ce n’est pas seulement brader le tarif des cotisations (et faire faire un parcours local du combattant au nouvel adhérent), c’est se montrer capable d’accueillir durablement des gens qui pensent différemment, faire bouger les lignes intellectuelles et politiques, s’ouvrir sur la société. Au lieu de cela le PS fait voter au pas de charge et par référendum, sans concertation avec les syndicats, des associations ou des ONG le texte de ses Projets comme en juin 2006 en interdisant textes alternatifs et amendements. C’est de ce point de vue que le système des courants est devenu contre-productif en renforçant la fermeture de l’appareil, sa conservation et sa reproduction à l’identique. Devenir un parti attractif c’est ne pas avoir peur de la radicalité telle qu’elle s’exprime aujourd’hui dans la société française. Le pessimisme profond qui affecte le corps électoral de ces dernières années (81% des sympathisants de gauche estimaient en 2006 que la société va de plus en plus mal) va avec une aspiration à davantage d’utopie (72% des mêmes pensaient qu’il en manque cruellement). Cette propension forte à la révolte qui distingue les français en Europe et s’exprime régulièrement (souvenons-nous du CPE) ne se traduit pas électoralement par un vote extrême ; elle doit trouver une expression à la direction du parti et nourrir le réformisme qui est le nôtre. Pour cela il faut croire au pouvoir qui change la vie et pas seulement à celui qui s’abîme dans la gestion bureaucratique du « réellement existant ». 

La rénovation du socialisme français est donc un immense chantier. Elle ne sera pas réglée par un alignement sur la social-démocratie : d’abord parce que la distance est trop grande avec celle-ci ; ensuite parce que la crise du socialisme européen, on l’a vu, est historique et n’a pas trouvé pour l’instant d’issue significative. Il ne sert donc à rien d’évoquer un rattrapage du PS français vis-à-vis d’un standard social-démocrate qui n’a plus de sens. C’est dans ce cadre que notre entreprise de reconstruction se situe. 

Notre histoire et son sens

Notre courant est né directement de l’échec du 21 avril 2002, six mois après exactement (le 26 octobre à La Sorbonne) pour « rénover le parti en déplaçant le curseur de ses orientations sur la gauche tout en modernisant notre doctrine ». Il procédait d’une lutte parlementaire menée pour l’essentiel par Arnaud Montebourg dès 1997 : elle concrétisait à la fois l’efficacité du contrôle du pouvoir législatif quand les députés veulent s’en donner la peine et le temps (mission anti-blanchiment, commission sur les tribunaux de commerce) et l’impact d’une mise en cause d’un système fondé sur l’irresponsabilité judiciaire et politique (comparution de Chirac en Haute cour soutenue par 35 députés dont 25 socialistes). En même temps cette lutte avait démontré la paralysie du gouvernement Jospin et l’incapacité de la direction du Parti socialiste à construire une quelconque ligne de réforme et de conquête du pouvoir.

Le courant s’est construit comme une opposition frontale, politique et générationnelle pour réussir le renouvellement de la gauche et du parti. Cette ambition reposait sur deux bases : la ligne programmatique et le système d’organisation. Pour l’éprouver nous avons eu l’occasion de deux congrès et d’un référendum interne (sur le traité constitutionnel européen). Nous avons ainsi construit une influence oscillant entre 16 et 23% des adhérents malgré les stratégies personnelles, les carences de la démocratie interne et les méthodes utilisées contre nous par les appareils fédéraux. Cette base est restée mobilisée dans la campagne contre le TCE sans pouvoir emporter la majorité des suffrages. Si bien que la question du « plafond de verre » des 40% s’est à nouveau posée à cette occasion. Aucune opposition dans l’histoire du socialisme français n’a dépassé ce chiffre, notamment dans les périodes de forte politisation : les Pivertistes font 26% en 1937 à un moment décisif du Front Populaire ; Edouard Depreux fait 35% sur la question de la CED et de l’Europe en 1954 ; la minorité menée par Fuzier et Gazier sur la question de la guerre d’Algérie et du ralliement au gaullisme atteint 40% en 1960 (mais n’eut que 6 élus sur 45 au comité directeur). Nous n’avons pas mieux réussi en utilisant les ressources statutaires du parti mais nous ne l’avons pas quitté comme souvent les militants que j’ai cité. Quant à la ligne, nous avons réussi à gauchir à dose homéopathique celle du parti (sur le programme des élections européennes de 2004 par exemple) mais sans réussir à l’entraîner sur des registres significatifs. Notre refus de la synthèse au congrès du Mans en sera l’expression la plus nette avec toutes ses conséquences : 15 membres titulaires et Premiers fédéraux membres du Conseil national (sur 220). Tout s’est passé durant ces cinq années comme si nous gagnions des batailles dans l’opinion pour mieux les perdre dans le parti. En témoigne notre potentiel électoral : avec 85 conseillers régionaux, une centaine de conseillers généraux, une vingtaine de députés et 3 députés européens nous avons constitué une force bien plus importante que notre poids dans le parti. C’est dans cette perspective et pour résoudre cette contradiction, qu’il faut placer notre engagement avec Ségolène Royal. Faut-il rappeler qu’il venait après notre éclatement au congrès du Mans et les arrangements sur notre dos entre la direction du parti et plusieurs de nos camarades ? Le contournement de l’appareil du parti par la candidate était un facteur essentiel, en tout cas une méthode que nous pouvions partager. Dès lors que nous choisissions d’utiliser l’élection présidentielle comme un effet de levier sur l’environnement politico-institutionnel, la construction d’une démarche commune était la meilleure façon de maximiser nos forces. La synthèse du Mans avait abouti à la reconduction du gouvernement Jospin à la tête du parti soutenue par tout le monde sauf nous (ce même monde qui aujourd’hui entonne en chœur sa dénonciation). C’est rien moins que cela qu’il fallait combattre avec d’autres moyens que ceux des batailles de congrès. La candidature Royal rouvrait les perspectives qui nous avaient été fermées au Mans. Reste sans doute l’essentiel : notre capacité de renouvellement doctrinal. Le travail accompli en cinq ans est considérable. Le texte que nous avons produit en octobre 2005 pour le congrès du Mans en témoigne.

Le socle de notre identité politique est fait de trois éléments :
  La refondation démocratique de la République. Alors que nous étions les seuls à traiter cette question dès la fin des années Jospin, la revendication d’une 6° République est devenue quasi-générale, du centre à l’extrême-gauche durant les dernières élections présidentielles. Nous avons ainsi popularisé un thème jusque-là réservé aux experts ou aux juristes ; dans le sillage de Blum et de Mendès-France, nous avons mis en évidence le lien étroit entre les institutions et la mobilisation de la société. La limite était double : d’une part dans l’insuffisante articulation de la reparlementarisation du régime politique avec les nouveaux mouvements sociaux. Le débat ouvert par la proposition de Jurys citoyens l’a été par Ségolène Royal (et c’est encore un élément à son actif). Il a pris au dépourvu plusieurs de nos camarades qui ont découvert que la démocratie participative pouvait utilement féconder notre projet de 6° République. D’autre part, une autre limite était dans l’imprécision des modalités de passage d’un système présidentialiste ancré dans 50 ans d’histoire politique et de renoncements successifs de la gauche, à un régime primo-ministériel. La question demeure : non pas tant celle de l’élection présidentielle que notre capacité à convaincre de la modernité d’une telle transformation constitutionnelle. Ce débat est devant nous, quand surgiront dans le débat public (et pourquoi pas référendaire ?) les propositions de la commission Balladur-Lang. Le mémorandum auquel travaille la C6R nous servira de base de référence. La confrontation au contexte européen, c’est-à-dire la démonstration de la congruence et performance du parlementarisme majoritaire avec le fonctionnement des pays membres de l’Union européenne devrait nous y aider.

  La relance politique de la construction d’une République européenne. Le débat ouvert dans le parti sur le TCE nous a donné l’occasion d’une analyse de l’histoire de l’intégration et d’une critique de la dépolitisation des institutions communautaires avec et après l’élargissement. A travers cela nous avons clairement posé les conditions de ce que devra être une Europe démocratique et sociale. Distincte d’un grand marché, elle s’inscrit dans une perspective fédéraliste que les sociaux-démocrates ont tendance à abandonner, une fois encore, aux démocrates-chrétiens. Il importe pour nous de relancer ce combat d’autant plus opportun qu’il s’opposera au libéral-souverainisme de Sarkozy. Plusieurs de nos camarades semblent n’avoir soutenu nos positions que dans le souci de peser tactiquement sur l’environnement interne au parti, au moment des élections européennes de 2004 et du référendum de 2005. Il nous faut d’ores et déjà renouer des liens avec des sociaux-démocrates qui partagent nos analyses dans les différents partis. C’est une condition essentielle pour surmonter la paralysie du PSE et pour poursuivre ce combat lors des élections européennes de 2009.

  La maîtrise de la mondialisation. Les ravages de la globalisation du nouveau capitalisme sont devenus plus évidents que jamais. La récente crise financière provoquée par l’exploitation des familles américaines modestes est un nouvel et violent épisode de cette histoire qui met en danger les acquis politiques et sociaux des peuples de la planète. Face au désarroi idéologique de la social-démocratie dans son ensemble, nous avons défini une perspective, celle de la réappropriation du monde par des voies politiques et démocratiques opposées aux souverainismes de tous acabits. Le parti a totalement négligé l’espace de la mobilisation altermondialiste, se satisfaisant de ses crises plus que n’agissant sur elles. Au contraire il nous faut affronter cette question du rejet social de la mondialisation dès lors que l’intégration des prolétaires comme le compromis social entre le travail et le capital se posent à l’échelle planétaire. C’est en nouant des liens, au-delà de l’Europe avec les acteurs des très grandes démocraties comme l’Inde ou le Brésil que notre discours prendra du sens. Mais il nous faut aussi repenser le statut et la fonction des organismes internationaux, tous marqués encore par les rapports de force des lendemains de la deuxième guerre mondiale et l’oubli des rapports Nord-Sud. Ce devrait être un préalable à la prise de responsabilités par des socialistes dans ces organisations.

Ce qui fait la force de ce socle c’est sa méthode : non plus une logique de catalogue de revendications empruntées aux organisations spécialisées mais la définition d’objectifs et de valeurs ouverte et offerte aux mobilisations sociales. Au-delà beaucoup de chantiers nous attendent et en particulier ceux qui sont au cœur de la crise de la social-démocratie européenne. Il nous faut donc repartir à l’assaut du renouvellement doctrinal interrompu par la crise du Mans. Sans tabou ni crainte. Il nous faut courageusement redéfinir les conditions d’un changement majoritaire dans le parti prélude à une conquête réformatrice du pouvoir. Et gardons en mémoire les paroles de Jaurès dans son discours à la jeunesse le 30 juillet 1903 à Carmaux : « il vaut la peine de penser et d’agir car l’effort humain vers la clarté et le droit n’est jamais perdu. L’histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements mais elle justifie l’invincible espoir ». 

Paul Alliès

Professeur de Sciences Politiques à l’Université de Montpellier

5 septembre 2007 

Source : http://www.renover-maintenant.org/article.php3?id_article=892 

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